COVID-19 chez les femmes : impact des comorbidités cardiovasculaires sur le pronostic

Mis à jour le lundi 31 août 2020
dans
Orianne Weizman

Auteur :
Orianne Weizman
Membre du Collège des Cardiologues en Formation, Nancy

Relecture : Dr Victor Waldmann, Paris

 

En direct de l'ESC Congress 2020

D’après la présentation d'Orianne Weizman (Nancy, France), "COVID-19 in women".

Messages clés

Dans cette cohorte multicentrique française de patients hospitalisés pour COVID-19, si le sexe féminin était associé à un risque plus faible de mortalité intra-hospitalière ou de transfert en réanimation, la morbi-mortalité restait majeure chez les femmes avec des comorbidités cardiovasculaires. Les biomarqueurs (troponine, BNP) démontraient aussi une valeur pour aider à la stratification du risque chez ces patientes.

Contexte

L’association entre les comorbidités cardiovasculaires et le COVID-19 a déjà été bien démontrée. (1-3) Le sexe masculin a également été rapporté comme un facteur de risque de forme grave de COVID-19. (4) Cependant, alors que les femmes représentent près de 50% des patients hospitalisés pour COVID-19, il existe peu de données spécifiques dans cette population.(5) L’objectif de cette étude était d’étudier le profil de ces femmes et l’impact des comorbidités cardiovasculaires sur leur pronostic ?

Principe de l'étude

Le présent travail est basé sur l’étude Critical COVID-19 France (CCF). Il s’agit d’une étude multicentrique effectuée dans 24 hôpitaux français inculant tous les patients hospitalisés pour COVID-19 entre le 26 février et le 20 avril 2020. Le diagnostic de COVID-19 était posé via une PCR naso-pharyngée ou bronchique positive. Les patients avec un scanner thoracique compatible et un test PCR non conclusif étaient également inclus. Le critère de jugement primaire était un critère composite incluant décès intra-hospitalier ou transfert en réanimation.

Principaux résultats

Caractéristiques des femmes

Parmi 2878 patients hospitalisés pour COVID-19, 1212 (42.1%) étaient des femmes. En comparaison aux hommes, les femmes étaient plus âgées (68.3 vs. 65.4 ans, p<0.001) mais avaient significativement moins de comorbidités cardiovasculaires, notamment moins de diabète (21.1% vs. 25.6%, p=0.006), de tabagisme (7.8% vs. 17.6%, p<0.001), d’insuffisance cardiaque (9.3% vs. 12.4%, p<0.001), et de maladie coronaire (6.7% vs. 16.9%, p<0.001). À noter cependant plus d’antécédents de maladie thrombo-embolique veineuse chez les femmes.

Différence homme-femme sur le critère de jugement primaire (Figure 1)

Au total, 276 (22.8%) femmes présentaient un décès intra-hospitalier ou un transfert en réanimation (vs. 33.8% chez les hommes, p<0.001). En analyse multivariée après ajustement sur les principaux facteurs pronostiques, le sexe féminin restait associé avec une probabilité plus faible de présenter le critère de jugement primaire (HR 0.63 [0.53-0.73], p<0.001). En considérant la mortalité intra-hospitalière seule, la différence observée d’était pas statistiquement significative (HR 1.15 [0.94-1.43], p=0.3).

Figure 1 : courbes de Kaplan-Meier illustrant les différences homme-femme sur le transfert en réanimation ou le décès intra-hospitalier chez les femmes hospitalisées pour COVID-19

Facteurs associés avec une forme sévère de COVID-19 chez les femmes (Figures 2 et 3)

Les patientes avec comorbidités cardiovasculaires présentaient plus souvent des formes graves de COVID-19. Plus de 30% des patientes avec maladie coronaire ou insuffisance cardiaque présentaient le critère de jugement primaire (Figure 2). L’analyse univariée chez les femmes montrait une association de l’âge, de l’obésité, de l’hypertension artérielle, du diabète, de l’insuffisance cardiaque, et de l’insuffisance rénale chronique avec la survenue du critère primaire composite. En analyse multivariée, l’âge, l’IMC, l’insuffisance rénale chronique et l’insuffisance cardiaque restaient significativement associés avec la survenue d’un décès intra-hospitalier ou d’un transfert en réanimation (Figure 3).

Figure 2 : impact des comorbidités cardiovasculaires sur le critère primaire et le décès intra-hospitalier chez les femmes hospitalisées pour COVID-19

Figure 3 : forest plot illustrant l’analyse multivariée des facteurs associés avec le critère primaire ou la mortalité intra-hospitalière seule chez les femmes

Impact des biomarqueurs chez les femmes

A l’admission, 30% des femmes présentaient une élévation de la troponine et plus de la moitié des femmes testées avaient une élévation du BNP ou NT-pro-BNP. Plus d’un tiers des femmes avec élévation de la troponine ou du BNP/NT-pro-BNP présentaient le critère de jugement principal pendant l’hospitalisation (35.0% et 34.0%, respectivement). La troponine restait significativement associée avec le critère de jugement primaire après ajustement sur les antécédents de maladie coronaire (HR 2.00 [1.39-2.88], p<0.001) et le BNP/NT-pro-BNP restait associé avec le critère de jugement primaire après ajustement sur les antécédents d’insuffisance cardiaque ou de maladie coronaire (HR 1.96 [1.43-2.70], p<0.001).

Discussion

Dans cette étude multicentrique, les femmes hospitalisées pour COVID-19 étaient plus âgées que les hommes mais avaient moins de comorbidités cardiovasculaires associées. Si le sexe féminin était associé avec un risque plus faible de survenue de décès intra-hospitalier ou de transfert en réanimation, le COVID-19 restait associé avec une morbi-mortalité importante chez les femmes avec des maladies cardiovasculaires préexistantes.

Si le sexe masculin a été identifié comme associé avec des formes plus sévères de COVID-19, les données chez les femmes étaient pauvres. Cette étude apporte des données spécifiques dans cette population et identifie les facteurs de risque de formes graves. Les données hommes-femmes dans le COVID-19 sont nécessaires pour comprendre la distribution du risque, de l’infection et des comorbidités dans la population et ainsi mieux appréhender le degré avec lequel le sexe peut affecter la survie. L’identification des facteurs de risques spécifiques à une infection sévère à COVID-19 chez les femmes peut permettre une amélioration de leur prise en charge ciblée. Cette étude démontre que les facteurs de risque identifiés chez des populations mixtes de patients sont aussi pertinents chez les femmes: l’âge, l’IMC, l’insuffisance rénale et l’insuffisance cardiaque. (6).

L’élévation des biomarqueurs cardiaques était associée avec un pronostic moins favorable, y compris après ajustement sur l’insuffisance cardiaque ou la maladie coronaire préexistante. L’élévation de la troponine avait déjà été associée à un risque majoré de forme sévère de COVID-19, reflétant probablement plutôt un mécanisme inflammatoire qu’une authentique atteinte myocardique directe. (7) Ces résultats avaient également été rapportés concernant l’intérêt du NT-pro-BNP dans le COVID-19 même chez les patients naïfs d’insuffisance cardiaque. (8) Cette étude confirme l’intérêt des biomarqueurs cardiaques dans la stratification du risque chez les femmes hospitalisées avec COVID-19.

Par ailleurs, les mécanismes des différences de pronostic hommes-femmes dans le COVID-19 restent peu connus. Si la prévalence plus élevée des comorbidités cardiovasculaires chez les hommes pourrait jouer un rôle, le pronostic des femmes dans cette étude restait meilleur après ajustement sur ces comorbidités. Parmi les autres hypothèses proposées, il a été démontré une plus faible concentration plasmatique en enzyme de conversion de l’angiotensine 2 (ACE2) chez les femmes. (9) L’ACE2 est non seulement une enzyme mais aussi un récepteur fonctionnel à la surface des cellules pour le SARS-Cov2, hautement exprimé dans le myocarde, le testicule, le rein et les poumons. Une plus haute concentration en ACE2 chez les hommes pourrait expliquer la plus grande vulnérabilité des hommes à l’infection par SARS-CoV2 et à ses conséquences.

Conclusion

D’accord :  cette étude est la première se focalisant spécifiquement sur l’impact des comorbidités cardiovasculaires chez les femmes hospitalisées pour COVID-19. Si elle confirme un pronostic globalement plus favorable chez les femmes, la morbi-mortalité intra-hospitalière restait majeure chez les femmes avec des comorbidités cardiovasculaires. L’âge, l’IMC, l’insuffisance cardiaque, et l’insuffisance rénale étaient indépendamment associés avec la survenue d’un transfert en réanimation ou d’un décès intra-hospitalier chez les femmes. Les biomarqueurs cardiaques permettaient aussi de mieux stratifier le risque chez ces patientes.

Mais : cette étude est issue d’une cohorte multicentrique française et la généralisabilité des résultats dans d’autres populations ou dans d’autres systèmes de soins est questionnable. Par ailleurs, en cas de nouvelle vague, les potentielles mutations du virus ou la modification du profil des patients infectés devraient être considérés dans l’analyse des résultats.

Références bibliographiques

  1. Onder G, Rezza G, Brusaferro S. Case-Fatality Rate and Characteristics of Patients Dying in Relation to COVID-19 in Italy. JAMA 2020;
  2. Shi S, Qin M, Cai Y, et al Characteristics and clinical significance of myocardial injury in patients with severe coronavirus disease 2019. European Heart Journal 2020;41:2070–2079.
  3. Liabeuf S, Moragny J, Bennis Y, et al Association between renin–angiotensin system inhibitors and COVID-19 complications. European Heart Journal - Cardiovascular Pharmacotherapy 2020;pvaa062.
  4. Grasselli G, Zangrillo A, Zanella et al Baseline Characteristics and Outcomes of 1591 Patients Infected With SARS-CoV-2 Admitted to ICUs of the Lombardy Region, Italy. JAMA 2020;
  5. Docherty AB, Harrison EM, Green CA, et al Features of 20 133 UK patients in hospital with covid-19 using the ISARIC WHO Clinical Characterisation Protocol: prospective observational cohort study. BMJ 2020;369:m1985.
  6. Yang J, Zheng Y, Gou X, et al. Prevalence of comorbidities and its effects in patients infected with SARS-CoV-2: a systematic review and meta-analysis. Int. J. Infect. Dis. 2020;94:91–95.
  7. Du R-H, Liang L-R, Yang C-Q, et al. Predictors of mortality for patients with COVID-19 pneumonia caused by SARS-CoV-2: a prospective cohort study. Eur. Respir. J. 2020;55.
  8. Pranata R, Huang I, Lukito AA, Raharjo SB. Elevated N-terminal pro-brain natriuretic peptide is associated with increased mortality in patients with COVID-19: systematic review and meta-analysis. Postgrad Med J 2020;96:387–391.
  9. Sama IE, Ravera A, Santema BT, et al. Circulating plasma concentrations of angiotensin-converting enzyme 2 in men and women with heart failure and effects of renin-angiotensin-aldosterone inhibitors. Eur. Heart J. 2020;41:1810–1817.

Pour en savoir plus, consultez les résultats détaillés en langue anglaise publiés lors de l'ESC 2020 : "COVID-19 in women".

Toute l'actualité de l'ESC 2020

 

Ce contenu vous est proposé avec le soutien institutionnel de :

Boehringer Ingelheim
Bristol-Myers Squibb / Pfizer
Sanofi